Pour l’architecte-scénographe Alain Moatti, un immeuble de bureaux réussi favorise les rencontres pour « faire société ». Une vision qui, selon lui, définit la beauté et la French Touch.
Alain MOATTI
Architecte-scénographe, fondateur du cabinet Moatti & Rivière
Vous êtes architecte et scénographe. En quoi cette approche transforme-t-elle votre manière de concevoir un bureau ?
Je définis la scénographie comme l’art de la narration. Ainsi, pour un musée, lorsqu’elle consiste à travailler sur l’installation d’œuvres anciennes, je me demande toujours pourquoi elles ont été conservées. Je cherche à transmettre ce qu’elles ont encore à nous dire aujourd’hui, pour créer un dialogue entre les cultures du passé et notre époque contemporaine. Pour un bureau, la problématique est finalement assez proche. Il doit offrir confort et efficience à ceux qui y travaillent : c’est l’aspect fonctionnel. Il doit aussi créer un lieu unique défini, dessiné par l’histoire, la culture, l’identité et le projet de l’entreprise qui s’y installe : c’est l’aspect symbolique. Cette identité doit s’inscrire par une narration unique dans l’architecture afin que chacun des collaborateurs puisse la ressentir et la partager. C’est cela qui « fait société ». Un immeuble de bureaux réussi, c’est le lieu de la rencontre entre cette identité de l’entreprise rendue tangible par l’architecture et ceux qui vont y vivre. Cette rencontre crée la cohésion sociale d’un groupe. Une architecture réussie crée ce lien.
Pourquoi cette recherche de rencontre est-elle devenue si importante aujourd’hui ?
Nos vies sensorielles ont été profondément transformées par le numérique et les smartphones, qui ont mélangé nos vies amoureuse, professionnelle, familiale, intime… Mais ces interactions numériques produisent une immense solitude : ce que j’appelle la « force de la relation faible ». Ce que l’architecture rend possible, c’est l’inverse, c’est de créer des relations fortes : des histoires communes, des lieux ancrés, des rencontres et des dialogues face à face. L’architecture, c’est un « amplificateur relationnel ». De plus, deux mots caractérisent notre époque : la simultanéité et l’immédiateté. Nous voulons pouvoir travailler, manger, aimer, faire du sport, échanger et nous divertir, parfois au même endroit et presque en même temps. Cette évolution transforme nécessairement les bâtiments pour qu’ils répondent aux vies contemporaines.
Ma recherche consiste à faire de chaque bâtiment un petit urbanisme, où les usages se croisent et s’enrichissent plutôt que de simplement se juxtaposer. Cela suppose d’accepter de laisser une place à des vides non qualifiés. Les professionnels de l’immobilier ont horreur du vide, qu’ils considèrent comme des mètres carrés perdus, alors que ce sont justement ces espaces non programmés qui permettent les usages les plus riches. Affectés à rien en particulier, ils peuvent accueillir des rencontres et des activités différentes à inventer.
À Pantin, pour Alios Développement, nous concevons le projet de la Halle des Grandes-Serres, où nous articulons 14 programmes différents autour d’un grand vide de 2 500 m². Ce vide devient un espace d’attraction, de respiration et de rencontre aux usages multiples. C’est celui qui multiplie la création de valeur de l’actif.
Comment cette recherche de relations fortes se traduit-elle concrètement dans le projet que vous menez, par exemple à One Monceau pour EY ?
Le projet de One Monceau part de ma question fondamentale : dans un immeuble de bureaux, comment « faire société » avec tous les associés, collaborateurs et stagiaires ? L’entreprise doit pouvoir exprimer une identité forte, singulière, dans laquelle chacun peut se reconnaître. Dans la tour First à La Défense, les collaborateurs d’EY travaillaient trois jours par semaine à distance. Avec leur retour à Paris, on observe un désir très fort de retrouver un lieu collectif. L’enjeu est donc de concevoir des lieux où les associés et les collaborateurs peuvent se retrouver, échanger et contribuer à une culture commune.
Un immeuble de bureaux ne doit pas imposer des usages figés. Il doit aussi laisser une place à ceux qui l’habitent, avec des espaces sans fonctions définitives, capables d’accueillir l’inattendu.
À One Monceau, au rez-de-chaussée, une longue rue de 120 m par 12 m à multiples usages relie tous les espaces entre eux. Ces espaces de transition, souvent considérés comme uniquement utilitaires, deviennent ici magnifiés : symboliquement, ils relient tous les collaborateurs entre eux, revêtus d’une matière développée spécifiquement pour EY, le « Noir Lumière », inspirée de l’artiste Pierre Soulages.
« Avec le retour au bureau, on observe un désir très fort de retrouver un lieu collectif. »
Alain Moatti
Vous associez la French Touch à la beauté. Mais qu’est-ce qui rend cette beauté possible ?
Je préfère le « savoir-faire français » ou le « talent français » à French Touch.
À l’Hôtel de la Marine, place de la Concorde, que j’ai restauré, les salons s’ouvraient autrefois, une fois par mois, sous Louis XVI pour présenter les mobiliers commandés par le roi et la reine. L’Europe entière venait découvrir les savoir-faire novateurs et l’esthétique française du XVIIIe siècle.
Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ? Ce n’est plus un canon esthétique. Pour moi, c’est la qualité de la rencontre retrouvée dans ce monde numérique : avec une phrase, un paysage, un tableau, une architecture, avec l’autre humain. Cette rencontre nous remet en vie, en question.
En tant qu’architecte, la première rencontre, c’est le lieu où l’on construit : comprendre ce qui s’est passé là, prendre l’histoire en marche et la prolonger, s’appuyer sur ce contexte comme base de la créativité. C’est penser que l’on n’habite pas dans le fonctionnel ni dans le structurel, mais dans l’imaginaire et le symbolique. C’est donc avant tout d’avoir comme principe l’humain. C’est s’opposer au tenant de la modernité en architecture qui n’est devenu qu’un langage formel suranné. Le « talent français », c’est donc inventer une architecture narrative. C’est inventer un lieu unique par la narration.
La beauté d’une architecture ne tient donc pas seulement à sa forme ou à son esthétique. Elle naît de la qualité des rencontres qu’elle permet entre les utilisateurs, des liens qu’elle crée entre eux. C’est aussi la seule manière de faire en sorte qu’une architecture appartienne à tout le monde. Ces lieux de rencontres et de dialogues sont possibles grâce à la liberté. Sans liberté de parole, sans liberté d’être soi-même, il n’y a pas de véritable rencontre ni de dialogue.
Dans mon agence, de nombreux collaborateurs viennent de l’étranger, et beaucoup ont choisi de venir travailler en France pour cette liberté de parole, cette liberté d’expression qu’ils ne retrouvaient pas ailleurs. Cette liberté est précieuse.
En ce qui concerne votre lieu de travail et son quartier, diriez-vous que vous êtes satisfait(e) des différents éléments ?
Expats
Français
69 %
65 %
60 %
55 %
60 %
56 %
Si une majorité de Français sont satisfaits (plus de 50 %), les expats le sont systématiquement plus que leurs homologues parisiens en matière d’espaces verts, d’accès aux monuments et bâtiments patrimoniaux ou de vue depuis leur bureau.
Le « hit-parade » des quartiers préférés des expats
Avez-vous une bonne image de ces quartiers de Paris pour y travailler ?
Réponses d’expats
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1. Louvre / Palais Royal
93 %
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2. Quartier Latin
90 %
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3. Saint-Germain-des-Prés
86 %
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4. Le Marais
80 %
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5. Batignolles
79 %
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6. Canal Saint-Martin
78 %
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7. Passy / Trocadéro
77 %
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8. Bastille
73 %
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9. République / Oberkampf
73 %
-
10. Montmartre
72 %
-
11. Champs-Élysées / Triangle d’Or
72 %
-
12. Ménilmontant
67 %
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13. Bercy
65 %
-
14. Belleville
60 %
-
15. Pigalle / South Pigalle
51 %
La carte postale de la capitale n’a pas pris une ride. Les quartiers emblématiques de Paris agissent comme un aimant, pour les touristes, certes, mais également pour les actifs qui décident de venir faire leur vie à Paris.