Pourquoi Paris continue-t-elle d’attirer les grandes entreprises internationales ? Mohammed Kherraf (J.P. Morgan) explique ce qui fait la singularité de la capitale française.
Mohammed KHERRAF
Deputy Head of Design and Construction EMEA, J.P. Morgan
DR
Vous avez travaillé dans plusieurs pays. Comment regardez-vous aujourd’hui l’attractivité de Paris ?
Pour les entreprises internationales, Paris conserve une place à part parmi les grandes métropoles. Son premier atout est la profondeur et la diversité de son économie : la France dispose d’un tissu dense d’entreprises, de talents et de secteurs d’activité. Le Brexit a également rebattu les cartes. Londres demeure une place financière majeure, mais les entreprises internationales ont dû repenser leur implantation en Europe. Paris a naturellement bénéficié de cette évolution.
Au-delà des critères économiques, l’image de Paris à l’international joue un rôle déterminant. De nombreux collaborateurs internationaux aspirent à y vivre. Le patrimoine, la culture et la gastronomie renforcent l’attractivité de la ville, même si ces dimensions ne figurent pas toujours explicitement parmi les critères immobiliers.
Qu’est-ce que Paris possède que d’autres grandes métropoles n’ont pas ?
Chaque ville a ses propres forces. Londres bénéficie d’une profondeur financière historique exceptionnelle ; Francfort est une place financière majeure en Allemagne. Paris réunit une combinaison plus rare : une économie diversifiée, un rayonnement mondial et une forte capacité à attirer les talents. Je prends souvent l’exemple de Francfort. C’est une ville très performante économiquement, mais son attractivité repose largement sur l’activité financière. Paris, à l’inverse, conserve une réelle vitalité au-delà des horaires de bureau, le soir comme le week-end. Paris a une autre force : elle ne se résume pas à son activité économique. La ville possède une richesse culturelle et urbaine qui participe aussi à son attractivité.
La rareté des immeubles parisiens est-elle aussi un atout pour les investisseurs internationaux ?
Oui. La rareté foncière, notamment dans le quartier central des affaires, constitue un facteur important. Les actifs de qualité et bien situés sont de plus en plus difficiles à trouver. Pour un investisseur, cette rareté soutient la résilience de la valeur à long terme.
La géographie du marché évolue également. Le quartier central des affaires demeure une référence, tandis que d’autres secteurs gagnent progressivement en attractivité. Les frontières entre les quartiers traditionnellement considérés comme « prime » et les marchés émergents deviennent ainsi plus perméables.
Sur quels points Paris doit-elle encore progresser face à Londres ou d’autres métropoles internationales ?
Nous avons encore une marge de progression dans la qualité d’accueil et l’animation des quartiers. À Londres, les projets sont souvent pensés à l’échelle urbaine, avec des services, des restaurants, des commerces et des espaces de vie autour des immeubles. En France, nous avons parfois tendance à demander au bâtiment d’intégrer à lui seul des fonctions moins présentes dans son environnement immédiat. Or, un collaborateur ne regarde plus uniquement son bureau : il considère également ce qu’il peut faire avant, pendant et après sa journée – déjeuner, faire du sport, recevoir un client ou accéder facilement aux transports.
Est-ce que cette évolution change la manière de concevoir les bureaux parisiens ?
Oui. Aujourd’hui, un immeuble doit offrir une expérience cohérente. L’adresse compte, mais aussi la qualité de l’usage au quotidien. Entre deux bâtiments proches géographiquement, la différence peut tenir aux services, aux espaces communs, à la capacité d’organiser des événements ou à la qualité de l’accueil des clients. L’environnement immédiat – quartier, commerces, transports et animation urbaine – devient donc un véritable critère de choix et contribue pleinement à l’attractivité du lieu de travail.
La dimension environnementale est-elle devenue un marqueur du modèle français ?
Oui. La France a pris de l’avance sur ces sujets, notamment grâce à un mix énergétique largement décarboné et à des réglementations qui ont poussé les acteurs à améliorer la performance des bâtiments. Certaines obligations ont pu être perçues comme contraignantes, mais elles ont aussi contribué à faire évoluer le marché. Aujourd’hui, la performance environnementale figure parmi les critères examinés par les entreprises internationales, au même titre que les usages, les services et la qualité de l’expérience offerte.
Après plusieurs années à l’étranger, quel regard portez-vous sur la manière française de travailler ?
Ce qui m’a souvent manqué à l’étranger, c’est la diversité que l’on retrouve à Paris. Sa culture, ses musées, sa gastronomie et la variété de ses quartiers lui confèrent une richesse particulière. Mais il faut préserver cette identité. Je regrette de voir certains commerces de proximité disparaître au profit d’enseignes plus standardisées. La force de Paris tient précisément à cet équilibre entre une métropole internationale et une ville dotée d’une personnalité singulière.
« La force de Paris tient à cet équilibre entre une métropole internationale et une ville dotée d’une personnalité singulière. »
Mohammed Kherraf