Benoît Buridant, CEO et cofondateur de Frenchfounders, raconte depuis New York pourquoi les entrepreneurs français réussissent si bien à l’étranger, au point de se métamorphoser au contact d’une nouvelle culture.
Benoît BURIDANT
CEO et cofondateur, Frenchfounders
DR
Pourquoi avoir créé Frenchfounders, il y a un peu plus de dix ans ?
Avec mon associé Vincent Deruelle, nous avons créé Frenchfounders pour une raison simple : à l’époque, les entrepreneurs français expatriés se croisaient peu, alors qu’ils avaient tout à gagner à s’entraider. S’installer dans une ville étrangère prend du temps, sauf à s’appuyer sur ceux qui ont déjà commis les erreurs avant vous. On a voulu structurer cette entraide, et casser une habitude tenace : chaque secteur restait entre soi, la tech avec la tech, le luxe avec le luxe.
Existe-t-il une « French Touch », une manière française de manager et d’entreprendre qui voyage bien ?
La grande force des Français, c’est leur polyvalence, là où les Américains restent souvent sur une seule tâche. Elle explique que nous nous exportons bien, dans plein de domaines : le vin, la gastronomie, l’ingénierie, le luxe. On a aussi de très bons managers. Ralph Lauren est aujourd’hui dirigé par un Français, ce n’est pas un hasard. Même chose pour Estée Lauder. Et si ce management « à la papa » qu’on nous prête parfois fonctionne bien, c’est parce que nous avons été à de très bonnes écoles.
Les Français ont-ils vraiment la réputation de travailleurs sérieux à l’étranger, ou traînent-ils encore le cliché des 35 heures et des longues pauses déjeuner ?
Ce cliché, franchement, je n’y crois pas. Aux États-Unis, on travaille beaucoup, parce qu’on est des outsiders et on nous le fait comprendre très vite. Il suffit d’une mauvaise actualité en France pour que cela nous coûte cher en image. Mais tous les Français que je connais sont de gros travailleurs. En revanche, je nuance sur la réussite entrepreneuriale : ceux qui montent leur boîte directement ici réussissent souvent mieux que ceux qui exportent un modèle pensé en France. Le problème, ce n’est pas le savoir-faire, c’est de faire cohabiter deux cultures d’entreprise dans une même structure. C’est très dur.
Comment les Américains perçoivent-ils la France, aujourd’hui ?
Le regard s’arrête souvent à la politique. Il y a eu une période où tout allait bien avec Trump, mais désormais, l’ambiance a changé. Une fois ce filtre mis de côté, l’image de la France reste très bonne à New York. Il y a de grands groupes français très présents ici, du luxe à la restauration, et les Américains font vite le rapprochement avec les boulangeries, les bons restaurants, le savoir-faire. Moi, au quotidien, je ne me sens jamais rejeté : je suis plutôt très bien accueilli dans la culture américaine.
Une fois installés aux États-Unis, qu’est-ce qui manque le plus aux Français expatriés ?
La qualité de vie, clairement. Ici, la pression financière est permanente : les loyers grimpent, on peut perdre son emploi en deux jours, il n’y a pas de filet de sécurité comparable au chômage français. Le système de santé et l’école publique française restent une référence pour moi : une scolarité privée à New York coûte au minimum 60 000 dollars par an, dès l’âge de trois ans. Et pourtant, tout le monde ne rentre pas dans l’Hexagone. Il y a ceux qui craquent, faute de moyens pour tenir le rythme ici. Et il y a ceux qui restent, parce que l’écart de salaire avec la France est tel qu’ils ne peuvent plus se permettre de repartir : entre les crédits et les engagements pris sur place, rentrer serait un vrai sacrifice. Et cela change les comportements. J’ai en tête une Française, récemment mutée à San Francisco : elle est devenue quelqu’un d’autre presque du jour au lendemain. À Paris, ses préoccupations tournaient autour des conditions de travail et des congés ; ici, la question est unique : comment gagner plus d’argent cette année ?
« À Paris, les préoccupations tournaient autour des conditions de travail et des congés ; ici, la question est unique : comment gagner plus d’argent cette année ? »
Benoît Buridant