Correspondante allemande à Paris depuis 20 ans, Michaela Wiegel observe, de l’intérieur, ce qui distingue le travail français.
Michaela WIEGEL
Journaliste correspondante, Frankfurter Allgemeine Zeitung
© FAZ
Peut-on vraiment parler d’un style de travail à la française ? Comment le décririez-vous à un lecteur allemand ?
Les Français cultivent un vrai talent d’improvisation, et ce n’est pas un cliché : nous, les Allemands, sommes plus rigides qu’eux. Chez nous, on met du temps à se mettre d’accord sur un cadre, mais une fois ce cadre fixé, on tient à le suivre à la lettre. En France, la liberté reste ouverte dès le départ, et l’on s’adapte au fil de l’eau. J’ai couvert le G7 en juin dernier, et j’y ai encore observé cette capacité française à réagir vite face à l’imprévu, qui manque souvent aux Allemands.
Cette liberté se retrouve-t-elle aussi dans les horaires de bureau ?
En Allemagne, il y a un proverbe : le travail, c’est le travail, le temps libre, c’est le temps libre. En France, comme les horaires sont plus étendus, il y a moins cette coupure nette. Cette différence est présente dès l’enfance : nos systèmes scolaires sont déjà très différents. En Allemagne, l’enseignement se concentre tôt le matin, et ça se reproduit dans le monde du travail. En France, l’école est très longue, ce qui explique l’importance de la pause déjeuner : il faut tenir, et les horaires sont souvent très étendus, notamment à Paris.
Et dans le rapport à la hiérarchie, retrouve-t-on cette même liberté ?
Pas du tout, et c’est un vrai paradoxe. Les ministères et les entreprises publiques, que je fréquente souvent, restent très hiérarchiques : le niveau en dessous ne peut rien décider tant que le chef n’a pas décidé. En Allemagne, à l’inverse, la hiérarchie est moins nette : le patron va souhaiter un bon anniversaire à ses collaborateurs, il va même faire un cadeau. C’est plus souple.
Voyez-vous d’autres grandes différences culturelles dans la manière de travailler ?
En Allemagne, quand il y a des choses qui ne vont pas, il y a beaucoup de franchise pour le dire et régler les conflits. En France, on contourne davantage : on dit « c’est entre nous, mais il faut voir ». Pour une Allemande, c’est difficile à comprendre. J’ai une amie d’origine allemande qui gère pas mal d’employés en France : quand cela ne va pas, elle leur dit les choses très franchement, mais elle les invite en même temps très régulièrement à déjeuner. Ses employés sont complètement dans l’incompréhension.
Quel est, selon vous, le vrai avantage du modèle français ?
L’acceptation de fait que les femmes travaillent et ont une famille. C’est un très grand avantage par rapport à la culture allemande, qui reste sceptique sur le fait qu’une femme puisse travailler et mener de front sa vie de famille. On a un taux énorme de femmes à temps partiel dès qu’elles deviennent mères en Allemagne. En France, il n’y a, pour moi, aucune barrière de ce type. L’accès à la crèche est compliqué en Allemagne, alors qu’en France tout est mis en place pour faciliter le retour au travail après un congé maternité.
L’aménagement du bureau est-il aussi important dans les deux pays ?
Oui, clairement, et c’est aussi une question de génération. Le salaire n’est plus du tout le seul facteur d’attractivité, notamment pour les jeunes. Il y a une offre de confort, si on définit le confort non pas par la climatisation, mais par des services proposés, notamment les équipements sportifs, le vélo, et par l’emplacement de l’immeuble. Je peux parler de mon propre journal : nous avons déménagé il y a trois ou quatre ans, et l’aménagement n’est plus du tout le même. On a gardé un grand espace commun, mais aussi plein de petits espaces pour se mettre à deux ou trois. La cantine, avant, c’était pour manger vite ; maintenant, c’est un environnement de plaisir.
Pourquoi Paris peine-t-elle autant à attirer des talents allemands ?
La barrière, c’est la langue. Berlin est considérée comme une ville où on peut s’installer même sans parler allemand ; Paris est une ville où, en tout cas pour les Allemands, il faut maîtriser le français. Cette barrière devient plus forte avec les années, parce que l’enseignement de l’allemand en France a beaucoup souffert, et c’est un peu la même chose côté allemand pour le français. On s’oriente, dans nos deux pays, vers des générations qui ont fait anglais et espagnol.
Diriez-vous que vous êtes fier(ère) de travailler à Paris ?
Réponses des expatriés, pourcentages selon l’ancienneté
Tout à fait fiers
Plutôt fiers
Le chiffre en bout de barre indique le total des expatriés fiers (tout à fait + plutôt).